Aujourd’hui, j’étais bien décidé à rédiger un article consacré à la mise en ligne des RAA des deuxième et troisième trimestres 2021 que tout le monde attendait impatiemment. Mais l’actualité m’oblige à me focaliser sur un sujet tout autre. En effet, ayant un certain nombre d’enfants scolarisés à Auvers, j’ai découvert hier soir dans leurs cahiers de correspondance respectifs un tract relatif à ce qui semble être en passe de devenir l’une des traditions les plus exotiques de notre belle commune.
Cette année encore, puisque ce fût déjà le cas l’année dernière, la mairie s’est engagée dans le merveilleux projet de faire réaliser des « Boîtes de Noël Solidaires » à ses habitants en vue de les remettre à… ah ben non, ce n’est pas précisé dans le tract. On peut supposer que les boîtes auront le même genre de destinataire que l’année dernière, c’est-à-dire les habitants d’Auvers « les plus isolés » (une liste doit exister quelque part, allez savoir).
Alors bon, à l’origine, ces boîtes avaient pour vocation d’être distribuées aux plus démunis, comprenez les personnes sans domicile fixe ou celles en situation de précarité (mères célibataires en difficulté, étudiants fauchés, personnes âgées isolées, entre autres). L’initiative a été reprise un peu partout, avec des adaptations locales. Dans notre ville, ce sont plutôt les personnes isolées, et âgées si l’on en croit les quelques photos de la distribution publiées dans l’Auvers Mag de janvier 2021, qui étaient les destinataires des 387 boîtes recueillies en mairie.
S’il est toujours permis de s’interroger sur les motivations d’une mairie quant à ce type d’évènement, on ne saurait douter de la bienveillance et de la sincérité de ceux qui se sont donné la peine et les moyens de confectionner toutes ces boîtes en quelques semaines. En soi, quoi qu’on puisse penser du principe, on peut constater en toute objectivité que l’opération fût réussie. Après tout, chacun était libre d’y participer ou pas.
Et c’est sans doute à ce niveau-là que les choses changent cette année. En effet, sur le tract remis aux enfants dans les écoles ce mardi 9 novembre, le titre est LA BOÎTE DE NOËL SOLIDAIRE D’AUVERS-SUR-OISE, sous-titré par la mention suivante : Une boîte faite avec amour par nos enfants. Au-delà de la mention « nos enfants » qui sent bon l’huile de foie de morue, les encriers et la daube du dimanche, on sent bien que quelque chose est différent cette année.
Au verso du tract, quelques détails supplémentaires nous sont livrés. Après le constat du succès de l’opération de l’année dernière, on peut lire ceci : « Cette année nous vous proposons de renouveler cette magnifique expérience au cœur des écoles ». Curieux choix. Autant, la dépose des boîtes en mairie de l’année dernière était une invitation à participer à l’opération lancée à toute la population de la ville, autant restreindre son cadre aux écoles paraît un peu étonnant. Et ce n’est pas tout, ça se corse derrière.
Ainsi, en lisant la suite, on comprend qu’il est demandé aux parents de fournir à leurs enfants une boîte en carton de 30 x 25, ce qui n’est pas impossible à trouver en soi, mais également de garnir celle-ci d’un certain nombre d’objets, décrits comme suit :
- Un accessoire chaud (écharpe, bonnet, gants, etc.)
- Une gourmandise (chocolat, gâteaux, bonbons, etc.)
- Un loisir (jeux de cartes, livres, jeux de dés, etc.)
- Un produit d’hygiène ou de beauté neuf
- Un petit mot doux, une belle carte de Noël ou un joli dessin
Le tout à déposer à l’école sous 15 jours, merci bien.
La façon dont est rédigé ce tract ne laisse aucune place au doute : c’est bien des familles qu’on exige de fournir pour chaque enfant la boîte et l’ensemble des items listés. Et là, il y a un problème manifeste. Peut-être un simple oubli. Mais un vrai problème.
Si la mairie, à l’initiative du projet, décidant que tous les enfants scolarisés devraient participer à cette opération, avait décidé de consacrer une part du budget communal à l’achat des « 5 petits présents » par boîte, il n’y aurait rien eu à redire. Mais ici, on est sur un projet d’une toute autre nature, puisqu’il implique que l’ensemble des familles des élèves des écoles d’Auvers consacrent une partie de leur budget familial à ces boîtes de Noël. Comme s’il était évident que la chose soit possible pour toutes ces familles.
On s’étonne, en pleine période de recul du pouvoir d’achat notamment lié aux dépenses énergétiques et de transport des français, qu’une municipalité exige des familles des écoliers une participation financière pour une opération de ce genre. Après tout, il faut bien avoir conscience des chiffres, et se rappeler que notre commune compte un peu moins de 3000 ménages, ce qui montre bien qu’avec 387 boîtes recueillies l’année dernière, l’adhésion à l’opération est très, très loin d’être majoritaire. Comment comprendre alors qu’on impose aux élèves d’y participer ?
Étant moi-même parent de ce qu’il convient, au vu des quantités en jeu, d’appeler une famille nombreuse, je n’envisage pas une seconde d’investir au minimum une dizaine d’euros par enfant pour lui permettre de satisfaire aux exigences de nos chers élus. Et je considère que ma propre famille ne fait pas partie des plus modestes de la commune, loin s’en faut. Si nous ne souhaitons pas ponctionner notre budget pour ces boîtes de Noël, il ne faudrait pas oublier que certaines familles n’en ont tout simplement pas les moyens.
Il ne s’agit pas ici de faire de la sensiblerie, on peut affirmer en toute objectivité que certaines familles auversoises ne disposent pas de la marge de manœuvre financière nécessaire pour participer à cette opération. Vouloir imposer d’acheter une gourmandise pour un inconnu alors que des parents se privent de le faire pour leurs propres enfants, est-ce que la solidarité doit passer par là ? Demander à des familles d’acheter un produit de beauté qu’elles n’achètent pas pour leur propre foyer, est-ce que vraiment cela a du sens ?
Non, vraiment, avec cette communication, on est au-delà de la maladresse, on est tout simplement dans l’aveuglement. Ou le déni. Dans quel univers les élus de la majorité municipale évoluent-ils pour n’avoir pas conscience que leur propre train de vie n’est pas celui de l’ensemble des auversois ? Certes, les barrières sont nombreuses pour limiter l’arrivée de populations plus modestes dans le bastion auversois, j’y reviendrai, mais cela n’empêche pas un fait : des foyers modestes, à Auvers, il y en a. Et c’est faire peu de cas de leur existence que de monter une opération sous une forme aussi martiale.
Évidemment, le côté bien pratique de cette affaire, c’est que si tout le monde joue le jeu (pour les plus aisés) ou fait l’effort de participer (pour ceux qu’on oublie), si chacun des élèves ramène une boi-boîte, le nombre recueilli dépassera allègrement celui de l’année dernière, et cela de plusieurs centaines. Le tout pour zéro euro. Il suffisait d’y penser. Et ce sera une formidable raison de crier à la face du monde combien Auvers-sur-Oise est une ville solidaire.
Sauf que quand on est solidaire, on ne se tient pas délibérément à l’écart d’un objectif national tel que celui fixé par l’article 55 de la loi SRU, qui impose la création de logements sociaux dans une ville comme la nôtre. Notre commune se fait actuellement prélever près de 400.000 euros par an sur son budget pour cause de non respect des objectifs qui lui sont fixés dans le cadre de cette loi. Si vraiment la solidarité guidait les actions de la commune, les choses y bougeraient en matière de logement social, et la municipalité ne se réfugierait pas depuis des années derrière les supposées exigences d’un Architecte des Bâtiments de France, ou derrière les contraintes d’un PLU qu’elle a elle-même conçu, pour justifier son inaction coupable.
Alors non, nous ne participerons pas à cette opération de communication, nos enfants n’amèneront pas de boîte garnie de présents à l’école. Puisque nous le pouvons, plutôt que d’offrir à Marcel un bonnet qu’il ne portera pas pour tondre le jardin de la maison dont il est propriétaire, à Marthe un produit de beauté dont l’usage ne lui sera pas autorisé par son infirmière ou à Bernard un livre sur le potager en permaculture alors que ce que lui il aime c’est la science-fiction, nous ferons plutôt des dons à des gens pour qui la solidarité se vit au quotidien : Secours Populaire, MSF, Amnesty International, Fondation de la Deuxième Chance, ou autres, le choix est vaste. Je vous invite, si vous le pouvez, à faire de même.
Ah, et pour ceux qui s’inquiéteraient des éventuelles conséquences néfastes pour mes enfants s’ils étaient seuls dans leurs classes respectives à ne pas ramener la boi-boîte obligatoire, je vous rassure tout de suite, j’ai pour habitude de faire appel à leur intelligence. Je leur ai déjà expliqué pour quelles raisons nous, leurs parents, ne souhaitons pas contribuer à cette opération. Oui, à moins de 10 ans, et même bien plus jeune, on peut comprendre le concept de solidarité et comprendre qu’il faut plus qu’une boîte à chaussure décorée et des cadeaux à des gens qui n’en ont pas besoin pour se revendiquer solidaire.